Déambulations

Le photographe déambule, voyage sur place, sort de son territoire sans franchir de frontière, par des micro-déplacements, des bougés infimes. Il se déterritorialise en se perdant sur son propre territoire, comme savent le faire les enfants qui transforment le lieu le plus familier en contrée magique.
La déambulation est la perte du point de vue utilitaire quotidien. Si je ne reconnais plus rien, c'est qu'il n'y a rien à reconnaître, ni à identifier sur des photographies, elles seraient, sinon, simples clichés.
La pierre peut aussi bien devenir bois, la ville marécage ou forêt.
La ville se transforme en forêt minérale, des êtres étranges minéraux croissent à partir des éléments terrestres.
Il n'y a plus de repères, plus de points cardinaux, chacun sera obligé de refaire sa propre cartographie.

Sculptures

Peut-on parler de sculpture dans ces phénomènes de solidification-vitrification? Ces personnages se sont constitués seuls, se sont sculptés eux-mêmes. La cuisson par le feu les a mis à jour, l'artiste-alchimiste n'ayant fait que concocter quelque recette thermique pour prolonger la fusion des éléments terrestres, pour l'adapter à sa propre temporalité surtout.
Cette puissance de la chaleur terrestre, cette coction des éléments volcaniques, est l'envers souterrain de la puissance de la lumière, aérienne, solaire, captée par l'oeil-objectif.
La tribu des êtres étranges devient forêt, mais forêt minérale, fossilisée, capable d'englober nos durées individuelles, nos propres modes de voyages sur place, comme autant de petites contractions de cette durée immense.

Images

Selon le philosophe Henri Bergson, l'image n'est créée ni par notre esprit, ni par notre cerveau. C'est le monde qui est fait d'images qui interagissent toutes les unes sur les autres.
Dès lors notre cerveau ne fait que sélectionner les images qui l'intéressent, il ne laisse passer que les images utiles, donnant la mesure d'une interaction possible entre lui et le monde.
Pas plus que le cerveau, l'objectif ou le photographe ne crée des images. Il les capte, il les sélectionne, non pas pour des raisons utilitaires, mais de manière créative, imprévisible, en obéissant à la nécessité de sa propre histoire.
Ces images sont déjà dans le monde, mais nous ne les voyons pas plus que les détails d'un trajet quotidien. Les photographies sont déjà prises dans les choses. Il faut que le photographe nous les révèle.
La photographie suggère et donne le mouvement de deux façons. D'abord par ses lignes, lignes de fuite hors cadre, marcheurs qui s'éloignent et oiseaux qui passent, autant de lignes lumineuses ou d'ombres qui fuient. Ensuite par son caractère d'instantané, qui ne fige pas le mouvement, n'en énumère pas une phase seulement, mais le contracte, le condense, le résume.

Textes d'Emmanuel Rey